L’école…du cirque ?

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L’ECOLE…DU CIRQUE?

Le cirque à l’école est un outil supplémentaire pour mettre les enfants en situation de réussite.

Les différentes techniques abordées sont:

   – La jonglerie

Ou comment lancer, faire rouler, passer, faire tourner, faire rebondir……des balles foulards, diabolos, assiettes, bidons, cornichons….

– L’équilibre sur objets

Ou comment monter sur, marcher sur, danser sur, courir sur, sauter sur et tomber de…une boule, d’un fil, d’un rouleau, d’une boite, d’une chaise…

– L’acrobatie

Bouleverser ses repères pour en trouver de nouveaux, respecter son corps et celui de l’autre, défier les lois de la pesanteur…

Apprendre pour pouvoir le faire tourner, sauter, basculer, se renverser, …

– Les aériens (si possibilités d’accroche)

Appréhender la hauteur, défier ses peurs, faire des nœuds dans les cordes, s’envoler.

Découvrir le trapèze, les tissus, l’anneau coréen, ou tout autre objet qui nous permet de quitter la terre ferme un bref moment.

– Le jeu d’acteur

Jouer avec les émotions, oser devant le public, découvrir le clown, son histoire, se maquiller.

Le cycle d’apprentissage peut déboucher sur une présentation sous forme de spectacle ou de présentation de travail en public, moment de confrontation indispensable.

Je propose des supports documentaires pour les enseignants ou éducateurs afin d’étayer le projet et d’assurer une continuité dans le travail : vidéos, livres, musiques du monde du cirque.

En travaillant avec les enseignants, j’essaie de transmettre ce que j’ai appris moi même au centre des Arts du cirque de Lomme, dont Christophe Crampette était co-directeur.

Il évoque sa vision de l’école de cirque dans cet article, passionnant:

…(il nous a quitté depuis, je le remercie du fond du coeur pour le rôle qu’il a joué dans mon parcours professionnel et humain):

« L’enseignement des arts du cirque repose sur un certain nombre de valeurs fortes, supports d’un apprentissage structuré, mais aussi portées par l’objet même de leur fonction.

Quelles sont ces valeurs ?

- Le goût de l’effort 

- Le dépassement de soi 

- La gestion du rapport sécurité/risque

Le goût de l’effort semble être une valeur quelque peu surannée de nos jours, où on valorise l’argent facile et vite gagné, la réussite aléatoire ou préfabriquée, la célébrité comme fin en soi.

Au cirque, il n’y a pas de réussite sans effort. Au début de l’apprentissage chacun se retrouve débutant et novice quelles que soient ses expériences antérieures. S’il est vrai que le rythme des apprentissages varie selon les individus, chacun se trouve néanmoins confronté aux mêmes difficultés devant ces expériences nouvelles et non naturelles.

Si on est habitué dès le plus jeune âge à taper dans un ballon ou à connaître les codes et habiletés des différents sports, il est beaucoup plus rare de marcher sur un fil ou une boule, de rouler sur un monocycle, ou de s’évertuer à lancer et rattraper plus d’objets que de mains.

Nous voilà donc confrontés, au cours de ces apprentissages, à la mise en œuvre de compétences nouvelles sans autre utilité que leur propre réalisation. Marcher sur un fil ou jongler avec 3 balles, n’offrent dans la vie courante aucune utilité, leur apprentissage se trouve donc déconnecté de toute utilité sociale.

L’apprentissage se révèle souvent long et hasardeux, mais son absence d’objet nous amène à nous concentrer sur sa réussite sans souci de jugement ou d’évaluation. L’effort fourni devient alors un moyen de parvenir à la réussite et non une fin en soi. On comprendra rapidement qu’il n’existe au cirque aucune réussite sans persévérance ni constance dans la répétition.

Le dépassement de soi est une valeur corollaire du goût de l’effort. En effet, au cours des apprentissages circassiens, on s’attache à veiller à ce que chacun accomplisse un chemin qui l’amène au delà de ses compétences initiales. Il nous importe alors de constater avant tout le chemin parcouru plutôt que le niveau atteint.

On observe souvent au cours de l’apprentissage, que certains progressent plus vite que d’autres. Ceci est normal, car le passé psychomoteur ou sportif, la latéralisation plus ou moins installée ou les capacités d’acquisition motrice varient d’un sujet à l’autre. On note alors au fil des séances le niveau atteint par chacun, que l’on valorise comme un progrès par rapport au niveau précédent et non par rapport aux autres participants. Il nous appartient pour la suite de fixer de nouveaux objectifs adaptés aux compétences nouvellement acquises. Ces objectifs intègrent des contraintes de complexité, la mise en place d’enchaînements ou la recherche de la régularité dans l’accomplissement des difficultés.

Il est intéressant de prendre pour exemple l’apprentissage de la jonglerie. En effet, la première étape consiste à dissocier les mouvements des membres supérieurs, afin de permettre les trajectoires diverses des objets dans l’espace. On habitue l’œil à apprécier les mouvements d’un puis de plusieurs objets afin d’adapter les déplacements des mains permettant leur manipulation. Une coordination oculomotrice très fine se développe alors, les mains pouvant attraper et lancer sans un regard vers elles. Les yeux restent fixés vers des points imaginaires situés en hauteur pour apprécier la trajectoire descendante des objets. Une fois la jonglerie à trois objets installée, on travaille la régularité. On cherche donc à augmenter le nombre de lancers et de rattrapes sans échec, tout en brisant cette routine par l’introduction de gestes nouveaux inventant et recherchant de nouvelles trajectoires. On vise donc à installer des habitudes et à les briser pour permettre de nouvelles acquisitions. On retrouve ces étapes à tous les niveaux de la jonglerie. Le jongleur confirmé à trois balles, lors de son apprentissage vers 5 balles se voit confronté aux mêmes difficultés que le débutant maniant avec beaucoup de difficultés son unique balle. Il est intéressant de les faire travailler côte à côte, tant pour démystifier la réussite apparemment facile du jongleur confirmé qu’afin de démontrer que les difficultés sont les mêmes pour tous quel que soit le niveau de pratique. Les deux pratiquants se retrouvent autour du geste le plus familier du jongleur : ramasser les balles tombées au sol, mais aussi dans le facteur clé de la réussite : surmonter son échec pour réussir. En effet, on intègre l’échec comme une composante de l’apprentissage et non comme un obstacle.

On observe, dans le monde professionnel, que les jongleurs, mais aussi les autres artistes de cirque en général sont des personnes d’une grande humilité. Elles connaissent la valeur du travail accompli et mesurent le chemin parcouru pour parvenir à leur art, mais sont également conscientes que le niveau atteint, même s’il est très élevé, reste très relatif, car il est théoriquement toujours possible de faire mieux : on peut toujours ajouter une balle. Je citerai une anecdote illustrant ce propos. Un ami jongleur, Nikolaus rencontre au cours de son travail un dresseur de fauves qu’il surprend à jongler entre deux répétitions avec ses animaux. Il s’avère être un jongleur d’un très bon niveau. Nikolaus entame la conversation et lui demande pourquoi il ne présente pas un numéro de jonglerie. Le dresseur lui répond que c’était le rêve de sa carrière, mais qu’il n’a jamais pu l’accomplir car il avait trop peur. On mesure alors le paradoxe de l’artiste qui considère qu’il est moins dangereux d’affronter les fauves que de prendre le risque de faire tomber une balle devant le public.

A travers l’apprentissage, on cherche à découvrir ses limites, par l’expérimentation du risque. On recherche les points de rupture, liés à la résistance physique, à sa force, aux différents équilibres, mais aussi aux résistances psychologiques ou aux normes de sécurité fixées par une éducation visant à préserver, à juste titre, son intégrité physique. Il n’est bien sur, à aucun moment question de faire prendre des risques aux participants, mais à l’aide de dispositifs de sécurité, longes, tapis, on expérimente ou teste son corps dans diverses situations inhabituelles. On cherche à mieux se connaître afin de pouvoir pratiquer les arts du cirque en toute sécurité.

Dans les disciplines liées à l’équilibre : le fil, la boule, le rouleau, le monocycle ou les échasses, l’apprentissage consiste non pas à rechercher l’équilibre, mais au contraire à corriger ses déséquilibres. On constate, à l’observation d’une personne debout que l’immobilité parfaite n’existe pas. Nous nous tenons debout, non pas parce que nous sommes équilibrés, mais parce que nous corrigeons nos déséquilibres par d’imperceptibles mouvements. En regardant un jeune enfant marcher près d’un adulte, on peut constater le chemin parcouru. Il en va de même sur le fil, par exemple. L’apprentissage se construit à travers de multiples chutes, de nombreux déséquilibres qui peu à peu se corrigent. Les mouvements amples et larges du début laissent la place à quelques balancements de mains ou d’infimes pressions des pieds sur le support d’équilibre. On apprend à maîtriser ses déséquilibres et non à les supprimer. Le premier travail consiste donc à accepter le déséquilibre, puis à l’utiliser pour parvenir à la réussite. On parle donc plutôt d’atelier de déséquilibre. On comprend rapidement les implications nombreuses de ces valeurs dans le contexte scolaire traditionnel. En effet, quel enseignant n’a pas répété à ses élèves que les efforts accomplis l’étaient avant tout pour son propre compte, n’a pas rencontré d’élèves bloqués par l’idée de l’échec, ou incapables de prendre des risques ou du moins de les maîtriser ? Il sera aisé pour l’enseignant accompagnant de l’atelier cirque de s’approprier les valeurs développées pour les transposer dans le contexte éducatif traditionnel.

On insiste également beaucoup sur le mode d’évaluation. En effet, dans le système éducatif, il est habituel d’évaluer les acquis selon un mode de notation chiffrée. Si la réussite est complète, on obtient 20/20, par contre on retranche des points pour chaque erreur commise ou pour chaque exercice non réalisé. L’évaluation se construit donc sur la sanction des échecs et sur l’objectif d’une note idéale à atteindre. Elle génère, dans la majorité des cas, de la frustration. Au cirque, au contraire, l’évaluation est positive. On sanctionne l’évaluation par la constatation d’une somme d’acquis et on cherche à valoriser pour chacun le chemin parcouru. L’évaluation devient donc personnelle et adaptée et non liée à un niveau théorique à atteindre.

Chacun se voit fixer des objectifs selon ses possibilités, ses capacités ou ses envies. L’important est alors d’atteindre ces objectifs, ou du moins d’avoir dépassé ses compétences initiales. Mais, la pratique des arts du cirque ne saurait se suffire si elle n’était rattachée à une réelle pratique artistique. Chaque étape de l’apprentissage doit s’accompagner d’un travail de recherche et d’expérimentation artistique. Il est important de prévoir de fréquents moments de restitution, ou devant le groupe, on s’essayera à la présentation devant un public, avec toutes les contraintes qui s’y rattachent : rigueur de la présentation, réussite de l’exercice, rapport au public, occupation de l’espace, recherche de l’originalité. Ces moments permettent également de développer un sens de l’observation chez les autres participants afin de les amener à exercer un regard critique sur ce qu’ils observent. Le travail peut se terminer, si le temps de l’action le permet, par une présentation devant un public. On parle alors de présentation de travail et non de spectacle, laissant ce terme aux professionnels. La fréquentation de ces professionnels doit également constituer un temps fort de la pratique circassienne. On peut assister à un spectacle, puis rencontrer les artistes, ou même, si cela est possible assister à des répétitions ou à des séances de travail. On aura ainsi la capacité de resituer le travail fourni par les pratiquants en rapport avec celui des professionnels. On constate que les difficultés sont les mêmes pour tous et que seul une pratique rigoureuse et assidue permettent la réussite au cirque.

L’objectif des projets Arts du Cirque trouvent donc une pleine justification à travers cette double approche : une pratique reliée au développement de valeurs éducatives associée à la rencontre des professionnels en activité. »